« On n’a jamais compris de quoi nous étions accusés », un an après dans un Ehpad bordelais

À Bordeaux-Caudéran, La Chêneraie est un fleuron Orpea, lauréat en 2017 du troisième prix national des Trophées Qualité, dans le cadre du concours interne annuel aux établissements du groupe. Alors, lorsque dans « Les Fossoyeurs »émergent des témoignages de dysfonctionnements au sein de la très chic Chêneraie, les portes, les visages et les bouches se ferment…

À Bordeaux-Caudéran, La Chêneraie est un fleuron Orpea, lauréat en 2017 du troisième prix national des Trophées Qualité, dans le cadre du concours interne annuel aux établissements du groupe. Alors, lorsque dans « Les Fossoyeurs » émergent des témoignages de dysfonctionnements au sein de la très chic Chêneraie, les portes, les visages et les bouches se ferment. Jusqu’à ce lundi 23 janvier, soit deux jours avant la publication en format de poche des « Fossoyeurs », la même enquête enrichie de dix chapitres inédits (1).

Un an après le scandale Orpea. La directrice de l’Ehpad de Bordeaux La Chêneraie, visée dans le livre de Victor Castanet, déclare : « Je n’ai rien compris à ces accusations, je n’ai rien vu. »


Un an après le scandale Orpea. La directrice de l’Ehpad de Bordeaux La Chêneraie, visée dans le livre de Victor Castanet, déclare : « Je n’ai rien compris à ces accusations, je n’ai rien vu. »

Thierry David/ « SUD OUEST »

Séverine Rioux est la toute nouvelle directrice de La Chêneraie. Nommée la semaine dernière, elle y est entrée il y a sept ans. « Je n’ai toujours pas compris les accusations portées par le livre de Victor Castanet, commence-t-elle. Et puis d’abord, nous ne l’avons jamais rencontré ! »

Je n’ai toujours pas compris les accusations portées par le livre de Victor Castanet »

Pourtant, dans le livre-enquête, Carmen Menjivar, directrice de l’Ehpad bordelais entre 2008 et 2014, témoigne en détail sur la brutalité des pratiques managériales du groupe, mais aussi sur la politique de rationnement des protections hygiéniques, de la nourriture notamment. Séverine Rioux le sait, mais hausse les épaules : « Je suis arrivée après son départ, et depuis sept ans, je n’ai rien observé de tel. »

Faire au mieux, ou « beaucoup mieux »

« Je n’ai rien vu, poursuit-elle. Toute l’équipe a été stupéfaite de ces accusations, les familles nous ont questionnées, elles étaient choquées, ne reconnaissant pas notre établissement dans ces accusations. » La Chêneraie séduit, les chambres spacieuses sont joliment décorées, une musique jazzy flotte dans les couloirs, tout sent le propre, le maîtrisé, le raffiné même, les « prestations hôtelières de standing » rassurent les familles, en plus on peut s’y installer avec son chat ou son chien.

La moyenne d’âge des résidents flirte avec les 90 ans. Dans le bureau médical, une docteure vient d’être recrutée, elle trie des dossiers avec Cécile, infirmière de la Chêneraie depuis… « 2008, lâche-t-elle. Et je peux vous dire, que nous n’avons jamais rationné personne ici. Ni privé les résidents de protections hygiéniques. À mon niveau, je n’ai rien vu. On a fait au mieux. Mais je parle à mon niveau. » « Oui, renchérit la directrice en plaçant sa main au-dessus de sa tête, tout ça s’est passé dans les hautes sphères du groupe Orpea. »

« Scandale Orpea, un an après », reportage dans un Ehpad visé par la première enquête à Caudéran. La résidence La Chêneraie, une maison de retraite médicalisée où, désormais, les résidents sont chouchoutés


« Scandale Orpea, un an après », reportage dans un Ehpad visé par la première enquête à Caudéran. La résidence La Chêneraie, une maison de retraite médicalisée où, désormais, les résidents sont chouchoutés

Thierry David/ « SUD OUEST »

Donc, la Chêneraie a toujours « fait au mieux », mais désormais, selon Séverine Rioux, la Chêneraie fait « beaucoup, beaucoup mieux ». Et ajoute la directrice : « Malgré tout, « Les Fossoyeurs » ont été un mal pour un bien. Parce qu’après les états généraux du groupe, des manquements ont été dénoncés, et partout des efforts qualitatifs et quantitatifs ont été effectués, partout. »

En résumé, la remise en question d’Orpea a généré l’embauche d’un infirmier en plus à La Chêneraie, d’un troisième poste de cuisinier, de deux aides-soignantes, désormais dûment formées en école, et pas seulement sur le tas, grâce au système de validation des acquis, et de deux autres aides-soignantes en contrat de professionnalisation. À cette amélioration, s’est ajoutée une augmentation de 35 % sur le coût des achats. Si les résidents ne manquaient de rien avant « Les Fossoyeurs », ils auront désormais droit à du rab. « Oui enfin, admet Séverine Rioux. Grâce à cette augmentation on achète désormais du bio, de la viande française fraîche labellisée et non surgelée, des fruits et légumes frais à des partenaires locaux. » Merci qui ?

Au goûter, c’est brownies maison, fruits et laitages

Elles s’appellent Henriette, Nicole, Jeanine, Paulette des prénoms d’autrefois, et sont attablées autour de Yannick, intervenant extérieur, pour participer à l’atelier poterie. Fabriquent un truc, dont l’une prétend que c’est une tortue, l’autre un chapeau, ou encore une bosse. N’importe, le principal est de fabriquer, de dire des bêtises, de taquiner Yannick, de se marrer avec Corinne, l’animatrice de l’Ehpad.

Le scandale Orpea, un an après. L’Ehpad La Chêneraie de Bordeaux, visé par l’enquête publiée dans le livre « Les Fossoyeurs », a changé. Ici, les résidents participent à un atelier poterie


Le scandale Orpea, un an après. L’Ehpad La Chêneraie de Bordeaux, visé par l’enquête publiée dans le livre « Les Fossoyeurs », a changé. Ici, les résidents participent à un atelier poterie

Thierry David/ « SUD OUEST »

Si elles sont bien ici ? « On serait mieux chez nous », ose l’une. « Je ne tenais plus sur mes jambes, mes enfants ne vont pas passer leur temps à me ramasser ! » Alors ici ? « Si vous avez un pet en travers, ne comptez pas qu’on vous porte un bouillon. » « Et le soir, la tisane, on peut l’attendre ! ». La directrice entend ça et rectifie : « La tisane c’est tous les soirs, j’y tiens, je vais vérifier… »

À l’heure du goûter, le gâteau maison du jour préparé par le chef Frédérick est un brownie au chocolat. Et les apprenties potières sont gourmandes. Avec du jus de pomme s’il vous plaît, et un laitage en plus… De quoi tenir jusqu’à la soupe.